• JULIA (extraits)

     Page 25/§ 4

     Apartamento N°144

    Dans l'eau opaque de la rivière où de légers remous tourbillonnaient au ralenti, les silhouettes inversées des maisons à colombages se reflétaient sous les premières lueurs du jour. Le ciel gris, encore sillonné des derniers relents de la nuit, se dégradait au loin dans des tonalités blanchâtres. Au cours de ces dernières heures nocturnes, l'eau de la rivière s'était en partie vidée, laissant apparaître des fragments de roches noirâtres couleur pétrole. Ces pierres recouvertes d'algues qui s'étaient amoncelées dans une certaine anarchie évoquaient les cheveux d'une femme morte. D'autres éléments étranges émergeaient comme des cadavres gonflés ça et là au milieu de ces eaux sombres, dans laquelle l'imagination pouvait s'égarer: des morceaux de bois morts, des pièces industrielles, des lambeaux de végétation ou tout autre débris d’origines inconnues flottaient ça et là.

     

    JULIA (extraits)

    Façade d'un immeuble à Bayonne

    Sur les berges de la ville de Bayonne, où les parois des murs tapissées d'une mousse verte peu reluisante, rappelaient celles de l'Arno où Florence se murait depuis des siècles dans la splendeur de son architecture, une colonie de ragondins défilait dans un silence crispant. Certains plongeaient dans l'eau, d'autres disparaissaient sous les feuillages où les dernières gouttelettes d’eau de la rosée du matin tardaient à s'évaporer. Mais la similitude s'arrêtait là. Ici, ce n’était pas l’ocre jaune qui recouvrait les édifices de la capitale toscane et qui avait tant fait pour sa célébrité, mais un rouge et blanc totalement étranger à l'Italie, qui mettait en exergue  une touche locale particulièrement tenace. Cette bichromie qui se transformait parfois en trichromie avec l’apport d’un vert foncé, tapissait les murs et les volets de ces bâtisses serrées les unes contre les autres comme des soldats au garde à vous. La hauteur des habitations étant inégale, ces maisonnettes auraient pu ressembler avec une perspective adéquate, à une chaîne de montagnes polychromes avec des pics caractéristiques.  Un peu plus loin, à l'abri d'un pont de pierre fissuré par le temps, là où la végétation boueuse avait laissé place à des pavés chauffés, Julia étendue à même le sol, victime d'une nuit insomnieuse et alcoolisée, éprouvait les pires difficultés à se défaire de ses dernières rêveries matinales...   

     

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    .... lasse de l’emprise dévastatrice de la religion sur sa famille, Julia quitta le Brésil et entra en relation avec l’A.C.T.  une organisation révolutionnaire implantée dans la région de San Vincente plus précisément. Zone célèbre pour ce type d’exactions, elle suscitait une véritable crainte de la part des autorités locales. Sa faiblesse psychologique avait fait d’elle la personne idéale à  enrôler. Une photo la montrait, le visage masqué portant un fusil à l’épaule sur fond de paysage à la végétation luxuriante. Jadis douce et charitable, Julia était devenue subitement violente et insensible. Endoctrinée par les idées léninistes des membres de l’Organisation, elle coupa tous les liens avec sa famille, et prit le maquis.  C’était comme si la jungle l’avait engloutie. L’athéisme l’avait emporté. Ses proches durement éprouvés par la nouvelle, la rejetèrent du cercle familial. Sa mère fut profondément affectée par la voie qu’avait choisie sa fille. Au moment de son embrigadement, elle était âgée de 18 ans. La guérilla l’avait recrutée pour réaliser des tâches d’espionnage et de renseignements dans la jungle du pays... 

     

    JULIA (extraits)

    Julia et la guérilla

     

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    .... À présent, alors qu'elle commençait à recouvrer ses esprits, un sentiment de honte la submergea. Elle se revit, la veille au soir, dans une bodega, complètement ivre danser seule, au milieu d’une foule compacte.  Dans cette pièce, où les murs de pierre et de bois  suaient comme un joggeur anéanti par l’effort, on ne respirait plus, on ne se parlait plus. Dans cet enfer aux relents d’alcool, et sous l’emprise de la musique, on se contentait de se regarder d’un air aviné, voire de  se toucher. La communication ne s’établissait que par le regard. L’odeur y était irrespirable. Les fêtards qui se désintégraient sous l’effet de la musique et de l’excitation qu’elle ajoutait, finissaient par former une masse d’eau liquide puant la transpiration. Sous les vêtements, il n’était pas rare de voir dépasser de généreuses masses de graisse. Leurs corps gélatineux comme celui des méduses, se collaient à tout ce qu’ils touchaient. Devenus de véritables éponges, les torses nus des hommes, luisaient sous les projecteurs. La musique basque rythmait ainsi ces heures où l’orgie atteignait un véritable climax. Désireuse d’oublier les tracas qui la poursuivaient et notamment sa condition de déserteur, Julia s’était abandonnée à la fête pour noyer sa déchéance dans la sangria. Elle avait refusé tout contact, de peur d’être trahie. Son sentiment de traque était tel, qu’elle soupçonnait tout le monde... 


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