• LA CITADELLE DE BETON

    LA CITADELLE DE BETON

     Affonso Eduardo Reidy et Carmen Portinho

     

    Des silhouettes assimilables à de délicates ombres chinoises se déplaçaient dans l’anonymat le plus total. Apparaissant par à coups, ces individus obscurcis par les ténèbres de cet édifice tout en longueur, à l’apparence sélacienne, semblaient écrasés par la citadelle aux formes zoomorphiques pourvues de pattes – comme les tréteaux – qui évoquaient celles des myriapodes qui hantent les forêts du Carbonifère. Ils venaient se réfugier l’espace de quelques instants, avant de se sentir trop compressés ou écrasés par ce plafond aux couleurs ternes. Ils erraient dans ce faux souterrain, avec une démarche d’automates, de personnage virtuel de jeux vidéo, complètement dépourvus d’émotions. Certains se déplaçaient en vélo dans l’obscurité oppressante des lieux vides, sauvages et quasi atones, comme s’ils souhaitaient fuir au plus vite cet environnement hostile où pourtant rien ne se passait à l’exception de la valse des courants d’air intrusifs. Ici il n’y avait pas de centre réel, juste quelques directions arbitraires.

    Ce lieu ressemblait à un aérogare vide, à un vaste parking sans voiture, ou encore à un tunnel anormalement large, un hangar, ou un gigantesque entrepôt désaffecté. Il aurait pu servir aussi de pistes pour skaters. La matérialité du vide soufflait sur ces passants indifférents ; parfois, certains s’interrogeaient sur la formation de cet édifice et sur sa réalité propre. Ils évaluaient la naissance de cette citadelle à seulement quelques années. Tout archaïsme  était ici, absent. Une modernité froide, objective, géométrique, neutre, sans artifice ni éclat. L’érosion n’avait pas encore entamé son travail de sape .

     

    La nuit, dans l’intersection de chaque tréteau, installée à une certaine hauteur, une lumière artificielle extrêmement faible, donnait à l’ensemble une dimension quelque peu fantastique. Des semblants de strates ou de couches apparaissaient sur ces murs épais de soutènement, dont le caractère lisse ressemblait à différentes espèces de sables fins. On pouvait tout aussi bien s’imaginer au pied d’un temple égyptien, qu’à l’intérieur  d’un mastaba funéraire ou d’une zigurrat  babylonienne. Une autre analogie frappante résidait dans la présence sur un mur d’une forme ovoïde orangée, dont l’aspect rappelait la célèbre tache rouge de Jupiter.

     

    L’impression désastreuse d’un affaissement imminent, guettait à tout moment, et poussait les individus égarés à fuir ces lieux malsains où l’air était anormalement froid par rapport à l’environnement chaud de l’extérieur.

    Sur cet édifice de béton avaient été greffées dès sa construction, de petites ampoules inertes placées les unes des autres à des distances régulières, devant lesquelles s’ébattaient de minuscules insectes invisibles à l’œil nu, en quête de lumière. La pollution semblait s’être incrustée sur sa peau dure et verruqueuse de béton. On y trouvait des traces d’infiltrations pluviales que le temps et l’humidité avaient légèrement foncées et boursouflées.

    Au beau milieu de la citadelle, un escalier semi-circulaire monumental, donnait l’impression de pénétrer dans un vaisseau intergalactique. Mais ses courbes élégantes contrastaient fortement avec l’extrémisme géométrique de ces droites. Il était facile de perdre le sens de l’orientation en gravissant une à une les marches de ce vaste escalier de béton qui zigzaguait dans l’air de cet espace abiotique.

    Dans le fond, la silhouette d’un homme vêtu tout de blanc, n’avait de cesse d’explorer les combles du palais. Face à lui d’immenses terrasses ombragées accueillaient une foule d’individus. Noyés au sein de ce minimalisme architectural, ces anonymes lambdas se réduisaient à des pions comme s’ils faisaient partie intégrante d’un damier gigantesque délimité par des ombres.

    Des dalles funéraires particulièrement discrètes de format rectangulaire, étaient encastrées au milieu de l’esplanade. les visages des défunts y étaient gravés. Sous chacun d’eux, On pouvait lire les prénoms suivants : Maria, Julia, Rosaria, Sarah, Albina, Cecilia et Aria ainsi que les dates de leur naissance et de leur mort. Elles étaient là plongées dans une certaine obscurité au sein de cette citadelle où de fines couches de poussière comblaient les sillons de ces dessins gravés.

    A propos des défunts, il n’avait pas été difficile de savoir que Maria  et Julia vivaient toutes les deux dans le Bloc de type b du Pedregulho, quatre étages bâtis sur pilotis ; ce Bloc pouvait loger aussi bien des petites, des moyennes ou des grandes familles. En revanche, le Bloc de Type A, où vivaient notamment Rosaria et Aria, était destiné aux célibataires voire à des couples sans enfants ou, dans des cas extrêmes, à de petites familles. Dans le Livre au CODE 4 R 110, disponible à l’Institut National d’Histoire de l’Art (75002, Paris) il est bien précisé que les blocs d’appartements B1 et B2 avaient été réalisés dans les années 1950/1952 et constituaient à eux seuls une unité d’habitation. Par ailleurs, une source au CODE 8F 4567 précise que les vérandas de chaque unité, étaient en partie protégées par des balustrades et en partie par des panneaux ajourés en béton.

    Dans le Bloc de type A habitait également Sarah. Ce bloc, long de 260 mètres accompagnait la ligne sinueuse de la colline, rappelant dans son ensemble, les premiers projets de Le Corbusier pour Alger en 1931. trois escaliers principaux desservaient les divers étages de ce Bloc.

    Le troisième étage où se trouvait précisément l’appartement de Sarah était conçu comme une immense terrasse dotée d’une crèche et d’un jardin d’enfants. Sarah s’était plainte d’ailleurs très souvent du bruit. Ces détails sur la vie de Sarah et ses souffrances causées par les nuisances sonores sont exposés dans le livre au CODE 489 FGRT, disponible à la Bibliothèque François Mitterrand, au Rez-de-jardin qu’il est possible d’emprunter avec un justificatif comme une carte d’étudiant de Troisième Cycle, par exemple.

    Enfin, dans le Bloc C, habitaient Cécilia et Albina. En annexe de ce Bloc en retrait, une pouponnière et une école, avaient été crées.

     



  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :