• MONSIEUR FUCHS

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    L’espace avait une allure de chambre virtuelle, un peu comme celles que l’on peut observer dans certains jeux vidéos, là où le héros cherche désespérément un indice en se promenant de pièce en pièce dans un lieu totalement désert. Le mobilier, spartiate, était aligné dans un certain ordre.  Une moquette beige recouvrait le sol. Des taches noires s’espaçant comme des îles sur une carte du monde, coloriaient ses entrailles filamenteuses où des mèches en boucles se détachaient comme des queues de cochons. Le plafond était relativement bas. Le vasistas de la pièce donnait sur une cour d’école étrangement vide. A l’extérieur, des arbres masquaient à moitié la fenêtre. En hiver, ces végétaux nus et squelettiques, aux branches évoquant des chandeliers hébraïques, s’accordaient au caractère dépouillé de la salle. Leurs ombres se reflétaient sur les carreaux créant ainsi un jeu fantasmagorique, dont le principal effet était de paralyser le regard des visiteurs. Pour compléter l’atmosphère, une odeur de renfermé stagnait constamment dans cet espace, comme des ondulations brumeuses au-dessus des marécages. Une poubelle où des papiers froissés gisaient comme des cadavres recroquevillés, occupait l’un des angles de la pièce.

    La chambre presque vide se composait de la manière suivante : un lit, une chaise, un fauteuil et une table sur laquelle était posé un gros rouleau de sopalin. La présence de cet objet pouvait sembler insolite si l’on ignorait sa fonction. Sur la table, une lampe de chevet allumée de jour comme de nuit, éclairait la joue droite d’un homme au visage plutôt plat, marqué par de légères cicatrices que creusaient des sillons dont la présence dérangeante ne se signalait qu’à partir d’une certaine distance. Ses yeux étaient incolores et sans éclat, à moitié dissimulés sous d’épaisses paupières ridées comme les cernes boursouflés d’une noix. L’âge lui avait subtilisé une grosse partie de ses cheveux, ne lui laissant plus que quelques touffes formant un archipel capillaire balayé par les courants d’air. Il portait comme chaque jour une veste grise, une cravate rouge écrevisse, et des chaussures noires. Il n’était pas très grand, mais un peu fort et encombré d’un ventre bedonnant. Plein de manies, de mimiques, et de fausses grimaces, il avait l’habitude quand il baillait, de mettre discrètement son avant-bras devant sa bouche dans laquelle était alignée toute une série de petites dents bien ordonnées mais entartrées. Il effectuait de temps à autre de légères rotations de la tête comme s’il voulait délasser les muscles de son cou, calqué sur celui d’un bison.

    Parfois, en retirant son portable de sa poche - signe d’un certain ennui probablement -, il se trompait une fois sur deux de boutons en sélectionnant « Le contrôleur vocal ». Il ne savait pas encore très bien manipuler ses appareils derniers cris qu’il appelait maladroitement « engin ». Son regard croisait alors en l’espace de quelques secondes, des lignes ondulatoires de couleur blanches qui se déplaçaient en frétillant sur un fond bleu où des mots comme « jouer » « joindre » « écouter l’artiste » « qui chante cette chanson » « au hasard » « titre précédent » apparaissaient tour à tour comme dans une vidéo d’artiste. Ce bleu profond lui donnait l’impression de plonger dans un océan d’eau froide. Une voix électronique surgissait alors du néant, pour l’avertir qu’aucune anomalie n’était à déceler ; Surpris, il s’excusait auprès de son interlocuteur et quelque peu honteux, verrouillait à nouveau son portable avant de le remettre dans sa poche.

    Il était le maître des lieux, même s’il partageait avec ses collègues cet espace réservé aux soliloques. Ses mains, fermement agrippées aux accoudoirs du fauteuil comme s’il voulait les écraser, se statufiaient pendant ses séances. Il lui arrivait aussi de croiser les jambes pour changer de contenance. Cette pièce presque nue, était en fait son lieu de travail où il se rendait trois fois par semaine. Le cabinet dénué de toutes marques personnelles, ressemblait plus à une salle des pas perdus. C’était  un endroit que les professionnels se prêtaient à tour de rôle pour recevoir leurs victimes, qui y passaient comme à l’abattage et où le chronomètre jouait le rôle de guillotine pour scander les séances. Son emploi du temps, qui variait d’une année à l’autre, était de plus en plus aéré. Proche de la retraite, il avait tendance à s’évader lors de certaines séances, et à rêver à ce que seraient ses journées de liberté. Enfin, il pourrait se consacrer à  la glaciologie, sa passion préférée. C’était d’ailleurs pour cette raison qu’il avait décidé de s’installer dans les Alpes.

    Membre d’un club amateur, il ne ratait jamais une occasion de s’échapper de Paris pour se rendre à Chamonix. Aussitôt arrivé, il empruntait le petit train à crémaillère du Montenvers pour accéder en vingt minutes au pied de la Mer de Glace. Il projetait d’ouvrir un restaurant, ou mieux un hôtel au nom prestigieux de  Luis Agassiz, le célèbre scientifique qui au 19ème siècle, lors d’un voyage au Brésil, avait découvert de nouvelles espèces de poissons rares dans la vallée de l’Amazone, avant de devenir le père de la glaciologie en Europe. Il ferait installer dans toutes les chambres de son hôtel de grands aquariums remplis de poissons exotiques, afin  de distraire et d’éduquer les touristes du monde entier, venus admirer les beautés des sites alpins.

     

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    Mais ces derniers moments à passer dans son cabinet n’étaient pas exempts de nostalgie. Il voyait défiler ses derniers patients avec une certaine compassion. Ainsi s’il était bien le maître des lieux de cet espace confiné au périmètre angulaire, il n’en était pas pour autant l’acteur principal ou le héros pour employer un terme littéraire ou cinématographique. Il n’était en fait que le réceptacle de tout un flot de paroles jetées en l’air, un peu au hasard, et qu’il était censé analyser, ou reformater en vue de fournir une aide psychologique à ses interlocuteurs. C’était un travail de patience, d’écoute, et surtout de présence. Même s’il était devenu à la mode en ces temps où le stress n’avait jamais été aussi fort, le psychanalyste, car telle était sa fonction, restait avant tout une personne effacée, une feuille transparente imbibée de tous les maux de la société. On venait le voir  comme pour se confesser.


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