• C’est ainsi que commence l’histoire de 7 femmes :

    SARAH, ARIA, MARIA, JULIA, ALBINA, CECILIA, et ROSARIA, aux destins insolites. Mais c’est aussi l’histoire du célèbre architecte  brésilien, AFFONSO EDOUARDO REIDY, et de sa femme non moins célèbre CARMEN PORTINHO ,  tous  deux  intimes  du fameux pape de l’Architecture aux lunettes rondes, Charles-Edouard Jeanneret Gris, dit LE CORBUSIER. Quel rapport peut-il y avoir entre ces trois célébrités et Marcello, un énigmatique étudiant nostalgique, demeurant dans un appartement glauque et fantasque au cœur de Paris, et préparant une thèse sur un glaciologue du 19éme siècle, Luis Agassiz ? Quant au psychanalyste, Adrien Fuchs, quelle étrange idée d’aller ouvrir un hôtel au  pied de la  Mer de Glace, et d’installer dans les chambres des aquariums remplis de poissons exotiques. Et cette Betty que Marcello rencontra à la bibliothèque de l’INHA, pourquoi s’acharne-t-elle à écrire Marcelo avec un seul L ? a-t-elle aussi un lien avec le charismatique Don Helder Camara, l’ami de tous les pauvres du Brésil ? Enfin à quel niveau le personnage de  Moby, un génie de d’informatique, intervient-il dans l’arborescence de  « PEDREGULHO » ?.


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  • D’ordinaire, Sarah aimait, sans trop savoir pourquoi, contempler le spectacle de ses fenêtres fermées du troisième étage. De l’extérieur elles apparaissaient encadrées par un châssis bleu clair et étaient à moitié dissimulées par du linge étendu sur des fils, dont les extrémités léchaient les grillages de l’étage inférieur. Ceux-ci ressemblaient au pavage hexagonal des alvéoles d’hyménoptères, dont la couleur brune rouillée, trompait tout observateur dans cette quête de mimétisme étrange, comme si la construction humaine souhaitait se fondre avec l’insecte. Au centre de l’une d’entre elles, était apparu le visage de cette femme d’un certain âge, fumant un cigare d’un air vague, qui mimait par son bandana les cadettes de l’esplanade centrale de la résidence du Pedregulho.

    Souffrant d’arthrite, Sarah marchait difficilement et sortait de moins en moins, limitant ainsi ses déplacements uniquement pour ses courses. Petit à petit son champ d’actions s’était réduit. L’âge l’avait malheureusement rendue oisive, les aléas de la vie, aussi. Mais, le simple fait de fouler l’esplanade du Conjunto Residencial Prefeito Mendes de Moraes, lui donnait l’illusion de participer encore à ce lent balai des allées et venus des personnes actives aux prises avec leurs rendez-vous, leurs maux ou tout simplement leurs vicissitudes quotidiennes. L’ennui s’était installé insidieusement dans sa vie. Dans ses moments de vide, elle prenait alors une chaise et se mettait à décrire à voix haute tout ce qu’elle voyait. En règle générale, il lui arrivait souvent de monologuer sans interlocuteur en face d’elle. Elle aurait aimé retranscrire sur du papier ce qu’elle ressentait dans ces moments-là, mais elle n’avait aucun talent pour écrire. Malgré son imagination, elle restait hermétique à la musicalité de la langue. Elle n’avait alors rien trouvé de mieux que de s’enregistrer sur un magnétophone qu’elle avait posé à même le sol du salon ; et inlassablement, elle se repassait sa voix en boucle qui raisonnait dans tout l’appartement. Elle datait chaque enregistrement pour évaluer l’évolution de son spleen au fil des mois.

     

    SARAH

    Le magnétophone de Sarah

     

    Dans ces enregistrements sonores, elle évoquait ses états d’âme, ses souvenirs  avec son ex-mari, son fils, mais surtout ce qui défilait journellement autour d’elle. Il lui arrivait de discuter avec ses voisines dans les couloirs ; parfois même très tard. Elle trouvait un grand plaisir à décrire les gens, à analyser leur attitude. L’originalité dans tout cela résidait dans le fait que cette description concernait principalement son cadre de vision c’est-à-dire quelque chose de somme toute assez limité. Il lui arrivait rarement d’ouvrir les fenêtres car le bruit aurait gêné ses enregistrements. C’est donc uniquement son champ de vision derrière ses grandes vitres verticales qui entrait en ligne de compte. Elle racontait un monde aphone, sans cesse mouvant. Son comportement étrange frisait presque le narcissisme vocal puisqu’elle aimait s’écouter, même si l’appareil défigurait sa voix qui s’était cailloutée avec l’âge. Son timbre de voix s’était fait plus grave avec le temps, notamment à cause de la présence de polypes sur ses cordes vocales.

    En cette douce matinée de printemps, alors que les rayons du soleil venaient dorer son visage, elle était en plein enregistrement. Son magnétophone tournait sans cesse. En entendant sa propre voix se faire écho dans le vide, elle avait l’impression d’être une autre, d’avoir une compagnie. Sa silhouette s’était épaissie avec le temps. Ses yeux surmontés d’une pointe de mascara violet reluisaient comme des lucioles. Sa coiffure courte, sans recherche, retenue par un bandeau, la banalisait. Depuis plusieurs années déjà, son visage n’exprimait plus rien, hormis de la tristesse. A l’image d’un réverbère défaillant, elle grésillait. Il n’y avait plus aucune trace de sa coquetterie comme lorsqu’elle vivait à Paris. Ses traits s’étaient petit à petit empâtés avec l’âge et son corps de petite taille,  s’était encore affaissé par le poids des soucis.  Aujourd’hui, pâle reliquat de sa jeunesse et sa beauté d’antan, elle avait l’allure d’une petite femme ronde. Elle n’était plus la même personne, tant du point de vue physique que psychologique.

    Son habitation était étrangement vide ou était en passe de l’être. Un véritable désert emmurait son quotidien. Le lieu où elle vivait n’était plus qu’une succession de pièces vides, sans âme, dépersonnalisées. Seul le papier peint rose saumon était encore en place et jouait de contraste avec le sol blanc. Mais cette bichromie détonnait fortement et procurait une sensation de malaise. En entrant dans cet appartement à l’atmosphère assez étrange, on avait l’impression de pénétrer dans un nouveau lieu de vie alors qu’il s’agissait au contraire d’une maison en voie de disparition où la nostalgie suintait sur chaque parcelle des murs. Seul le bruit des pas sur du carrelage blanc et froid, ou sur le parquet, résonnait dans l’espace. On n’entendait plus que des échos qui se reflétaient comme des notes sur les murs. C’était devenu pour Sarah un bruit stressant et obsédant. Les sons de ses enregistrements erraient à travers les pièces comme les notes langoureuses d’un morceau de piano. A certains endroits, des serpillières plus ou moins humides se lovaient comme des pythons. A force de les regarder, on avait l’impression qu’elles étaient vivantes. Leur présence trahissait l’existence de fuites d’eau. Au bas des fenêtres blanches, des radiateurs modernes accolés aux murs faisaient figure de véritables objets de décoration. Ils ne fonctionnaient plus comme auparavant ; par manque d’entretien sans doute ; ils ronronnaient comme de vieilles machines chaotiques. Dans ce labyrinthe de pièces, la sensation de vide était oppressante.

    Le mobilier avait pratiquement disparu ; seuls des cartons remplis à ras bord  s’entassaient dans les recoins de certaines pièces. Ces boîtes de carton beiges légèrement déchiquetées pour certains, se remplissaient de jour en jour comme une casserole pleine d’eau sous une fuite, d’objets en tout genre comme des brosses, des livres, des effets personnels, de l’outillage. Tout ce que Sarah avait rassemblé au cours de sa vie pour le moins durant ses dix dernières années se retrouvait là comme nanifié et empaqueté. Lorsqu’elle posait les yeux sur ses cartons, une infinie tristesse s’emparait d’elle. Ils contenaient toute sa vie. Mais le temps et le néant grignotaient quotidiennement les derniers fragments de son espoir. Elle avait l’impression déjà que cet espace ne lui appartenait plus.

    Sarah avait préparé ses cartons non pas dans la perspective d’un déménagement, mais dans celle d’une fin imminente de nature biologique. Certains matins en se réveillant, elle racontait à certaines de ses voisines qu’elle ressentait des courants d’air froid voire glacial, qu’elle interprétait comme des présages de sa mort prochaine. Elle n’en avait pas peur ; seule la manière dont elle allait mourir la perturbait. Elle se préparait. A son décès, elle souhaitait avant tout laisser un appartement vide où le sol serait uniquement jonché de cartons habités de tout son passé. Elle imaginait alors qu’on les ouvrirait à la manière d’un livre et que l’on découvrirait petit à petit tous ses secrets, une sorte de mise en abîme de son histoire. Car les cartons contenaient non seulement les cassettes de ses monologues, mais aussi des lettres et des cahiers personnels.

    Le seul vrai mobilier qui demeurait encore en place était celui de sa chambre. C’était son ancien lit conjugal ramené de Paris, sa ville natale, où elle avait passé tant de belles nuits aux côtés de son mari qu’elle avait profondément aimé. Aujourd’hui, elle souffrait encore  d’insomnies récurrentes, ce qui lui permettait de réfléchir sur le sens de ce qu’avait été sa vie. Car Sarah parlait maintenant toujours au passé ; Mais malgré ce désespoir, elle tâchait de garder un semblant de dignité notamment lorsque son fils Marcello venait lui rendre de temps à autre visite.

    Depuis ces derniers mois, elle passait son temps à refaire le film de sa vie, à ressasser des millions de fois les mêmes histoires, les mêmes regrets. Les cassettes de son magnétophone qui transpiraient sa lassitude, regorgeaient aussi de détails sur toutes les activités urbaines qui se déployaient sous ses yeux ; elles étaient une véritable mine de renseignements. Retravaillés d’un point de vue littéraire, ces enregistrements auraient parfaitement pu faire un livre. Elle n’avait parlé à personne de l’existence de ces cassettes audio. Elle espérait qu’une fois partie, elles constitueraient le témoignage d’une ancienne résidante de le Conjunto Residencial Prefeito Mendes de Moraes. Son appartement aux allures de château abandonné, était devenu un recueil de souvenirs,  le dépositaire de sa souffrance, l’antichambre de sa vie périclitée par le cisaillement de ses échecs affectifs.

    Aujourd’hui était un jour comme un autre. Il était 9H du matin. Un ciel gris épais venait de recouvrir le périmètre de l’esplanade qui lui servait de décor. Le vent sifflait dans les favelas au loin. Le flot des voitures avait recommencé son cours, comme une machine à cadence automatique. Claquemurée dans sa pièce vide, Sarah n’entendait que le son de sa télévision. Tant qu’elle était enfermée dans son appartement à demi insonorisé, elle n’avait aucune notion du vacarme extérieur qui l’entourait, lorsque les enfants jouaient dans les cours d’école, et que les mobylettes circulaient sur les chemins chaotiques. Mais dès qu’elle ouvrit les fenêtres, ce fut comme une onde sonore particulièrement violente qui vint s’engouffrer dans son salon où seuls les rayons cathodiques de son téléviseur donnaient à la pièce un semblant de vie. Comme un appareil déconnecté, le regard qui s’échappait des pupilles élargies de Sarah ne captait plus rien. Elle entendit les sirènes des pompiers s’arrêter sous ses fenêtres. Un petit groupe s’affairait autour d’un homme à terre ; sa silhouette était à peine visible. Sarah n’y prêta aucune attention.

    En revanche, une chose l’accaparait davantage. Sur le rebord de sa fenêtre, comme tous les matins, elle déposait de jeunes feuilles et des pousses tendres pour les hoazins qui en vol plané, comme des habitués, ne tardèrent pas à arriver par groupe de dix à vingt. Sarah les vit s’approcher en planant lourdement, déployant leurs ailes, laissant apparaître des plumes châtain vif aux extrémités brunes. Sarah les comparaît dans son imaginaire fantasque, à de minuscules condors, oiseaux qu’elle avait eu le loisir d’observer, au cours de ses voyages dans la cordillère des Andes. Les hoazins venaient d’un peu partout de la région Amazonienne du Brésil. Le moment qu’elle affectionnait le plus était celui où elle les voyait surgir en plein vol avec leur longue queue noire, à large bande terminale beige clair. Elle aimait les contempler ; leurs petites têtes étaient presque nues comme les SR-71 Blackbird, de l’armée américaine.

     

    SARAH

    Blackbird

    Le léger bruit du battement de leurs ailes ne lui échappait jamais. Sarah connaissait parfaitement leurs habitudes. C’était ses amis. Dans sa solitude et sa déprime, elle les idéalisait. Parfois elle trouvait un malin plaisir à observer leur lutte au corps à corps comme des gladiateurs dans leurs arènes. Dans ces moments de frénésie, elle les associait à de véritables charognards. La leçon de Darwin sur la lutte pour la vie, résonnait alors dans son esprit fatigué, d’autant plus que cet explorateur avait parcouru son pays  d’adoption lors de ses pérégrinations autour du monde, à bord du Beagle.

    Soudain, elle vit un poussin d’hoazin isolé à l’écart du groupe. Il cherchait un moyen pour se faufiler entre ses congénères pour attraper une feuille. Il semblait totalement impuissant. Sarah se pencha alors par-dessus la rambarde pour lui donner la dernière feuille qu’elle possédait. Elle espérait ne pas attirer l’attention des autres hoazins qui continuaient à dévorer goulûment les derniers restes. Elle pencha la tête et un bras au-dessus du vide de l’autre côté de la rampe, pour mieux observer le comportement du poussin. Son autre bras était accroché aux barreaux. L’humidité de sa peau rendait l’entreprise hasardeuse. Au moindre effort, Sarah transpirait rapidement. C’était une vision émouvante mais également vertigineuse. La tête à l’envers elle observait au-dessus d’elle les deux griffes délicates de la première et la seconde phalange de l’articulation de l’aile de l’oiseau. Elle sentit alors tout le poids de son corps se masser vers son cou ; La montée brutale de sa tension lui provoqua des rougeurs ; son visage était tout empourpré. Sa respiration se fit alors plus espacée et difficile. Sarah pensait que ses veines allaient exploser, se déchirer sous l’effet de la pression. Elle vit alors se dessiner dans son esprit, les coulées rouges de son sang se presser dans ses entrailles comme un magma en fusion. Mais devant cette image quelque peu horrifique, elle n’éprouva bizarrement aucune peur ; elle était même redevenue calme dans cette apesanteur inédite. Ne parvenant toujours pas à tendre au jeune hoazin son bourgeon, elle se mit sur la pointe des pieds avec difficulté, pour tenter de soulever ce corps adipeux, qu’était maintenant le sien. Cette dernière petite poussée lui fut fatale.  En silence, elle partit la tête la première, suivie par le poussin hoazin, son dernier bourgeon serré dans les mains. A cet instant, la cassette de son magnétophone, qu’elle avait oublié d’éteindre, étant arrivée à son terme, s’arrêta et se rembobina pour la dernière fois.

    Quelques minutes plus tard, les secours qui pénétrèrent dans son appartement ne virent sur le rebord des fenêtres, aucune trace d’oiseaux, juste quelques feuilles de moutouchis, l’essence de l’arbre préféré des hoazins. Ils ne devaient jamais comprendre la présence de ce type de feuille dans l’appartement de la vieille femme.

     


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  • Aria revient sur le lieu de son enfance, - le Pedregulho - où une conférence doit avoir lieu pour décider de la restauration du bâtiment qui, au fil du temps, s’est considérablement délabré. Aria ne participe pas aux débats ; elle est embauchée comme hôtesse d’accueil. Pour combler son ennui, elle se plonge dans les méandres de son imaginaire et de ses fantasmes à la teneur océanique où elle se voit nager au beau milieu des cnidaires et des nudibranches qui font office d’écran devant l’horreur grisonnante de cette masse de béton. Rétive, et solitaire, Aria s’invente au travers des grandes baies vitrées des salles et des couloirs, les tombes des plus grands architectes du XXème siècle.

     

    ARIA  (extraits)

    Les tombes des Architectes 

    Page 71/§ 1

    Apartamento N°375 

    A contre jour au milieu d’un groupe clairsemé de passagers, déboucha la silhouette frêle d'Aria. A peine sortie de son coma naturel, et abrutie par la surpopulation souterraine du métro de Rio, Aria emprunta le vaste trottoir vide  qui se déroulait devant elle, tout inondé de Lumière. La jeune femme revenait sur les lieux de son enfance, le Pedregulho, vaste complexe architectural, où devait se tenir un symposium pour lequel Aria avait été recrutée comme hôtesse d’accueil. Aujourd’hui, la jeune femme de 28 ans venait d’emménager dans le centre de Rio sur l’Avenue de l’Atlantique face à la célèbre plage de Copacabana. Le soleil à l'horizon, d'un blanc aveuglant, commençait en effet à prendre ses aises au milieu de ce frétillement urbain matinal incarné en grande partie par la course effrénée des voitures. Aria se dirigea vers ce complexe qu’elle n’avait pas revu depuis de nombreuses années..... 

     

    A R I A  (extraits)

    La façade de Pédrégulho

    Page 74/§ 6

    Dans cet espace vide, de grandes baies vitrées donnaient sur le panorama confiné d’un cimetière. Les tombes de  Walter Gropius, Frank Loyd Wright , Jean Nouvel, Norman Foster, Zahah Hadid  mais aussi  de Affonso Reidy et Le Corbusier,  étaient enchevêtrées comme des ronces. Avec l’illusion de la distance, la jeune fille avait l’impression qu’un simple mouvement de sa main suffirait à balayer toutes ces petites dalles de Lego où les morts s’y étaient retranchés pour l’éternité. Des arbres d’un vert lumineux scandaient les allées de cette maison des morts. Aria aurait pu scruter pendant des heures ces alignements de tombes. Une variété de fleurs, notes colorées dans cette étendue macabre, scintillait sous les rayons d’un soleil imperceptible. Dans cette blancheur aveuglante causée par la couleur des murs, Aria avait l’impression d’être un animal, un cerbère, la gardienne d’un lieu invisible.....

     

    Page 147/§ 3

    C'est alors qu'elle entendit à nouveau  des sons étranges de basses fréquences; les mêmes que ceux entendus la veille dans la cage d'escalier. Ils venaient cette fois de l'intérieur. Ces sonorités énigmatiques s'apparentaient au bruit des roulements d'aspirateurs. Elle tourna la tête en direction de son nouveau collègue pour l'interroger du regard, mais le robot ne bougeait pas, hypnotisé par sa lecture. Cette réunion entre deux êtres aphones emmurés dans leur solitude respective était pathétique. C'était comme s'ils ne parlaient pas la même langue ou qu'ils appartenaient à des univers clos repliés sur eux-mêmes comme les circonvolutions d'une coquille de céphalopode ; deux êtres dont les moyens de communication étaient impossibles à établir. Pour elle, ils ressemblaient à des fils incompatibles posés à même le sol dans cet espace vitreux où des bruits incongrus apparaissaient et s'évanouissaient et où chaque instant passé appesantissait un peu plus l'atmosphère.....


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  •  Page 25/§ 4

     Apartamento N°144

    Dans l'eau opaque de la rivière où de légers remous tourbillonnaient au ralenti, les silhouettes inversées des maisons à colombages se reflétaient sous les premières lueurs du jour. Le ciel gris, encore sillonné des derniers relents de la nuit, se dégradait au loin dans des tonalités blanchâtres. Au cours de ces dernières heures nocturnes, l'eau de la rivière s'était en partie vidée, laissant apparaître des fragments de roches noirâtres couleur pétrole. Ces pierres recouvertes d'algues qui s'étaient amoncelées dans une certaine anarchie évoquaient les cheveux d'une femme morte. D'autres éléments étranges émergeaient comme des cadavres gonflés ça et là au milieu de ces eaux sombres, dans laquelle l'imagination pouvait s'égarer: des morceaux de bois morts, des pièces industrielles, des lambeaux de végétation ou tout autre débris d’origines inconnues flottaient ça et là.

     

    JULIA (extraits)

    Façade d'un immeuble à Bayonne

    Sur les berges de la ville de Bayonne, où les parois des murs tapissées d'une mousse verte peu reluisante, rappelaient celles de l'Arno où Florence se murait depuis des siècles dans la splendeur de son architecture, une colonie de ragondins défilait dans un silence crispant. Certains plongeaient dans l'eau, d'autres disparaissaient sous les feuillages où les dernières gouttelettes d’eau de la rosée du matin tardaient à s'évaporer. Mais la similitude s'arrêtait là. Ici, ce n’était pas l’ocre jaune qui recouvrait les édifices de la capitale toscane et qui avait tant fait pour sa célébrité, mais un rouge et blanc totalement étranger à l'Italie, qui mettait en exergue  une touche locale particulièrement tenace. Cette bichromie qui se transformait parfois en trichromie avec l’apport d’un vert foncé, tapissait les murs et les volets de ces bâtisses serrées les unes contre les autres comme des soldats au garde à vous. La hauteur des habitations étant inégale, ces maisonnettes auraient pu ressembler avec une perspective adéquate, à une chaîne de montagnes polychromes avec des pics caractéristiques.  Un peu plus loin, à l'abri d'un pont de pierre fissuré par le temps, là où la végétation boueuse avait laissé place à des pavés chauffés, Julia étendue à même le sol, victime d'une nuit insomnieuse et alcoolisée, éprouvait les pires difficultés à se défaire de ses dernières rêveries matinales...   

     

    Page 26/§ 4

    .... lasse de l’emprise dévastatrice de la religion sur sa famille, Julia quitta le Brésil et entra en relation avec l’A.C.T.  une organisation révolutionnaire implantée dans la région de San Vincente plus précisément. Zone célèbre pour ce type d’exactions, elle suscitait une véritable crainte de la part des autorités locales. Sa faiblesse psychologique avait fait d’elle la personne idéale à  enrôler. Une photo la montrait, le visage masqué portant un fusil à l’épaule sur fond de paysage à la végétation luxuriante. Jadis douce et charitable, Julia était devenue subitement violente et insensible. Endoctrinée par les idées léninistes des membres de l’Organisation, elle coupa tous les liens avec sa famille, et prit le maquis.  C’était comme si la jungle l’avait engloutie. L’athéisme l’avait emporté. Ses proches durement éprouvés par la nouvelle, la rejetèrent du cercle familial. Sa mère fut profondément affectée par la voie qu’avait choisie sa fille. Au moment de son embrigadement, elle était âgée de 18 ans. La guérilla l’avait recrutée pour réaliser des tâches d’espionnage et de renseignements dans la jungle du pays... 

     

    JULIA (extraits)

    Julia et la guérilla

     

    Page 28/§ 1

    .... À présent, alors qu'elle commençait à recouvrer ses esprits, un sentiment de honte la submergea. Elle se revit, la veille au soir, dans une bodega, complètement ivre danser seule, au milieu d’une foule compacte.  Dans cette pièce, où les murs de pierre et de bois  suaient comme un joggeur anéanti par l’effort, on ne respirait plus, on ne se parlait plus. Dans cet enfer aux relents d’alcool, et sous l’emprise de la musique, on se contentait de se regarder d’un air aviné, voire de  se toucher. La communication ne s’établissait que par le regard. L’odeur y était irrespirable. Les fêtards qui se désintégraient sous l’effet de la musique et de l’excitation qu’elle ajoutait, finissaient par former une masse d’eau liquide puant la transpiration. Sous les vêtements, il n’était pas rare de voir dépasser de généreuses masses de graisse. Leurs corps gélatineux comme celui des méduses, se collaient à tout ce qu’ils touchaient. Devenus de véritables éponges, les torses nus des hommes, luisaient sous les projecteurs. La musique basque rythmait ainsi ces heures où l’orgie atteignait un véritable climax. Désireuse d’oublier les tracas qui la poursuivaient et notamment sa condition de déserteur, Julia s’était abandonnée à la fête pour noyer sa déchéance dans la sangria. Elle avait refusé tout contact, de peur d’être trahie. Son sentiment de traque était tel, qu’elle soupçonnait tout le monde... 


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  • La première moitié du 19ème siècle, s’avère dans le domaine des sciences de la terre, une époque de grand bouillonnement d’idées et de progrès. Comme le note judicieusement Gérald Finley, les théories scientifiques se multiplient. Nombreux sont les savants suggérant leurs propres conceptions sur le passé de la Terre. Chaque décennie apporte son lot de découvertes et de surprises. Les savants en quête d’aventures et de connaissances, scrutent de plus en plus le sous-sol de la Terre, afin d’y percer ses secrets. Les montagnes, les volcans, mais aussi les grottes et les forêts sont passées au peigne fin. A une époque, où la spécialisation scientifique n’en est alors  qu’à ses balbutiements, les scientifiques s’engagent sur divers fronts: l’encyclopédisme, hérité de la philosophie des Lumières, reste alors de mise. Alexandre Von Humboldt (1769-1859), naturaliste prussien de grande envergure, offre un exemple type du savant aux multiples facettes. Embarqué en compagnie du médecin Aimé Bonpland, il parcourt l’Amérique du Sud, entre 1799 et 1804, afin de comprendre les interactions physiques et biologiques du monde qui l’entoure. Il s’émerveille à chaque nouvelle découverte, qu’elle soit d’ordre botanique, géologique, ou zoologique. Cette nouvelle attitude, face à la nature, se répercutera immédiatement chez certains artistes paysagistes à tel point que certains doctes iront même jusqu’à proposer l’idée d’une école Humboldtienne du paysage. Humboldt eut le mérite d’être à l’origine d’un véritable engouement des artistes peintres, pour le continent Sud américain et sa nature foisonnante. Rugendas, Thomas Ender, et Edwin Church partirent sur ses traces afin d’explorer à leur tour les contrées de ce continent, encore largement méconnu à l’époque. Humboldt encouragea les artistes à étudier spécifiquement les espèces animales et végétales, contribuant ainsi à porter un regard neuf sur la nature.

    A l’instar des savants, l’artiste de l’époque, va s’éprendre, à son tour, d’expéditions périlleuses dans les coins les plus reculés du globe. Il se met alors à parcourir des régions inhospitalières comme Church lorsqu’il se rend dans les volcans andins. L’artiste à l’instar du géologue, cherche à comprendre lui aussi, les mécanismes qui ont présidé les formations rocheuses et pour cela il est prêt à tout. Turner lors de ses expéditions dans les Hébrides, se blessera en voulant grimper sur des parois rocheuses. Un peu plus tôt, lors de son premier séjour en Italie, il tenta désespérément d’escalader le Vésuve en feu. Ainsi, à l’image du naturaliste explorant tous les recoins dangereux de la Terre, l’artiste devient intrépide et tenace dans sa quête des compréhensions des phénomènes naturels. La liste des artistes ayant escaladé des volcans, serait trop longue à énumérer, tant l’alpinisme était dans l’air du temps. Les récits de voyages et les ouvrages érudits des savants y furent pour beaucoup, quant à ce nouvel engouement. Le peintre, Jean Pierre Houel (1735-1813) explora dans les années 1770, l’Italie du Sud et la Sicile. Curieux de tout, il se passionna pour la minéralogie et la volcanologie. 

     

    INTRODUCTION

    Jean Houel, Écueil de basalte au port de la Trizza


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