• REIDY et PORTINHO (extraits)

    Juché en altitude à la manière d’un oiseau, Affonso Eduardo Reidy, cherchait du regard cette citadelle qui le ramenait plusieurs années en arrière. En contre bas, un paysage urbain s’étendait à l’horizon, où étaient réunies les grandes  réalisations de ce bâtisseur merveilleux  que la mort avait désormais sacralisé : Le Ministère de l'éducation et de la Santé Public, Le Gustavo Capanema Palace, La Villa Carmen Portinho , Le Théâtre Maréchal Hermès, Le Bâtiment de logements Marques de São Vicente,  Le Musée d'Art Moderne de Rio de Janeiro. Mirage ou non, Affonso Eduardo Reidy, cet homme à la facture austère, contemplait son œuvre en toute sérénité.

     

    REIDY et PORTINHO (extraits)

    Pédrégulho et son créateur

    Depuis sa résidence des abords de Rio, Carmen Portinho (1903/2001),  les yeux rivés vers les fenêtres de son bureau, cessa d’imaginer et de rêver à son défunt mari et ses réalisations d’antan. Ses idées étranges comme le caractère énucléé de Reidy voire démembré la révulsaient ; dans ces moments-là elle sentait son esprit s’échouer sur les berges nauséabondes du Grand Age, elle qui s’approchait dangereusement du cap de la centaine. Car Carmen n’avait pas rêvé ou cauchemardé ; elle avait juste divagué dans un état de veille. Comment avait-elle pu imaginer des choses aussi macabres que l’extraction oculaire de son ancien mari,  si ce n’était une facétie de cette déperdition psychique qu’elle craignait tant ?

    Dissimulée sous une épaisse végétation et située sur un terrain en pente, la résidence de la vieille femme, dans laquelle elle s’était réfugiée seule, plantait ses pilotis dans la chair rocheuse de la terre. C’était une bâtisse blanche, pleine de vides et d’espaces sobres voire austères. L’intérieur se composait d’un mobilier épuré, où les pieds des chaises étaient aussi fins que des branches de lunettes. De vastes baies vitrées donnaient sur une forêt d’arbres d’où se détachaient au loin, des chaînes de montagnes aux sommets vallonnés, et où le ciel saturé de nuages ne laissait filtrer qu’à compte-gouttes, les rayons du soleil. Ce décor qu’elle aimait plus que tout, lui permettait de se livrer à ses souvenirs heureux, lorsqu’elle travaillait d’arrache pied au côté de son mari. Vivant en recluse depuis déjà de nombreuses années, Carmen communiquait avec le monde à l’aide du téléphone, et d’Internet dont elle avait été l’une des premières utilisatrices, malgré son très grand âge. 

     La vieille femme, lasse de divaguer comme elle en avait le secret, s’alluma une énième cigarette et  se remit à ses écrits sur son mari. Près de quarante ans après sa mort, elle avait toujours le même désir d’honorer sa mémoire. Ses œuvres, ses accomplissements dans le domaine de l’architecture moderne allaient oblitérer sa vie et sa personnalité. Carmen semblait regretter le manque de photos de son défunt mari. On retiendrait plus de lui ses œuvres, que sa réelle pensée. 

    Affonso Eduardo Reidy (1909/1964) pionnier de l’architecture moderne au Brésil, écrivait-elle, survivrait principalement dans les années à venir sur l’immense toile du WEB - et non dans les livres dont elle regrettait le peu de monographies qui lui avaient été consacrées à ce jour - en se dupliquant à l’infini comme un clone. Les vignettes du WEB présentaient des vues le plus souvent flatteuses du Pedregulho baigné dans une atmosphère solaire propice au bien-être et à la joie ;  il en était le symbole et l’espoir aux premiers temps de son existence. Mais ceci ne correspondait plus vraiment à la réalité. Ironie du sort, le Pedregulho, était devenu au fil des années une sorte de monstre, une bête, laissée à l’abandon par l’état et la municipalité. Aujourd’hui, plus que jamais, le chef d’œuvre de son mari était en train de devenir une épave. La blanchisserie communautaire ne fonctionnait plus tout comme les autres installations de ce genre ; les jardins de Burle Marx disparaissaient sous la poussière, le sable, les gravats. Ces espaces verts n’avaient plus de périmètres délimités. Le Pedregulho que les autorités avaient laissé péricliter, était à l’image d’une barque égarée au milieu des flots. Seules les mosaïques de Burle Marx ajoutaient une note plaisante.

    L’une des principales erreurs des architectes avait été toutefois d’ignorer les goûts et les habitudes fortement ancrés d’une population pour le moins demeurée encore sauvage. Le cas de la laverie automatique était révélateur à cet égard. Tentant de donner aux femmes plus de temps libre et pour les empêcher d’étendre leur linge aux fenêtres, les architectes supprimèrent les baquets à lessive des appartements et fournirent des laveries automatiques. En faisant cela, ils ignoraient toutefois que la lessive était chez ces femmes pauvres non seulement un simple travail, mais une occupation fonctionnelle qui leur permettait un moment de s’entretenir entre elles. La lessive était chez ces populations pauvres, une occasion supplémentaire de se rencontrer et de partager des moments de convivialité de sorte qu’elles décidèrent ensemble de laver leur linge dans la piscine pour se réunir. Ce cas-là incarnait une sorte de divorce, d’incompréhension, de fracture entre les architectes et les populations pauvres.

      

    Aujourd’hui, Carmen, dont la part de l’échec était à souligner, observait avec impuissance l’amoncellement de linge aux fenêtres du complexe du Pedregulho, symbole de l’échec des architectes à construire une société idéale. Reconnu comme une icône mondiale de l’architecture moderne, le Pedregulho continuait, malgré son état de délabrement, à attirer des visiteurs du monde entier. En 1995, le réalisateur Walter Salles utilisa le bâtiment pour certaines scènes du film Central do Brazil ; le long-métrage remporta le prix du festival de Berlin en 1998. Autant dire que le Pedregulho était aujourd’hui à la fois un cageot où s’entassaient des centaines d’habitants démunis, et un site historique témoignant de l’entrée du Brésil dans la modernité, un demi-siècle auparavant.

       


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